Sumer : Terre des Dieux

Extrait du livre de Zecharia SITCHIN

Sans aucun doute, les "mots anciens" qui constituèrent la langue des connaissances supérieures et des écrits religieux pendant des milliers d'années représentaient la langue de Sumer. Il est aussi certain que les "anciens dieux" étaient les dieux de Sumer. Nulle part ailleurs, ne furent retrouvées des archives, des mythes, des généalogies et des récits historiques de dieux plus anciens que ceux des dieux de Sumer.

Lorsque l'on compte et nomme ces dieux (dans leur forme d'origine, puis par la suite akkadienne, babylonienne ou assy­rienne), la liste s'élargit à plusieurs centaines. Mais une fois cette foule classée, il est clair qu'il ne s'agissait pas d'un méli-mélo de divinités. Elles étaient dirigées par un panthéon de grands dieux et gouvernés par une assemblée de divinités qui lui était liée. Une fois que les nombreux neveux, nièces, petit-fils et petites-filles, etc., de moindre importance sont exclus, un groupe beaucoup plus petit et cohérent de divinités apparaît, chacune avec un rôle à jouer, chacune avec certains pouvoirs ou responsabilités.

Les Sumériens croyaient qu'il y avait des dieux "des cieux". Des textes traitant de l'époque "avant que les choses fussent créées" nous parlent de ces dieux célestes comme Apsou, Tia­mat, Anshar et Kishar. Nulle part, il n'est écrit que les dieux de cette catégorie apparurent sur Terre. En examinant plus atten­tivement ces "dieux" existant avant que la Terre ne fût créée, nous nous apercevons qu'ils désignent les corps célestes de notre système solaire; et, comme nous le démontrerons, ces soi-disant mythes sumériens concernant ces êtres célestes sont en fait des concepts cosmologiques précis et scientifiquement plausibles décrivant la création de notre système solaire.

Il y avait aussi les dieux secondaires qui étaient "de la Terre". Leurs centres de culte se trouvaient principalement dans des villes de province; ils n'étaient guère plus que des divinités locales. Au plus, ils étaient responsables d'une fonction limitée, comme, par exemple, la déesse NIN-KASHI ("dame-bière") qui supervisait la préparation des boissons. Aucun récit héroïque ne les concerne.

Ils ne possédaient aucune arme impressionnante et les autres dieux ne tremblaient pas sous leurs ordres. Ils font beaucoup penser à cette compagnie de jeunes gens qui était la dernière à défiler dans la procession hittite gravée sur les rochers de Yazilikaya.

Entre ces deux groupes il y avait les dieux des Cieux et de la Terre, ceux appelés "les anciens dieux". Il s'agissait des "dieux d'antan", ceux des épopées, et, d'après la croyance sumérienne, ils étaient venus des Cieux sur Terre.

Ceux-là n'étaient pas de simples divinités locales. Ils étaient des dieux nationaux, voire internationaux. Certains étaient présents et actifs sur Terre avant la présence des hommes. En effet, on estime l'existence même de l'homme comme résultat d'un projet de création voulu par ces dieux. Ils étaient puissants, capables d'exploits dépassant de loin les possibilités et la compréhension des mortels. Cependant, non seulement ces dieux ressemblaient aux humains, mais, aussi, mangeaient et buvaient comme eux et éprouvaient, pour ainsi dire, toute la gamme des émotions humaines telles que l'amour, la haine, la loyauté et l'infidélité.

Malgré le changement de rôle et de position hiérarchique de quelques-uns de ces principaux dieux au cours des millénaires, un certain nombre d'entre eux ne perdirent jamais ni leur position suprême ni la vénération nationale et internationale qu'ils inspiraient. Si l'on regarde de plus près, ce groupe central apparaît comme une dynastie de dieux, une famille divine, intimement liée, quoique amèrement divisée.

AN (ou bien Anou dans les textes babyloniens/assyriens) trônait à la tête de cette famille de dieux des Cieux et de la Terre. Il était le très grand Père des dieux, le roi des dieux. Son royaume s'étendait sur l'univers des Cieux, et il avait une étoile pour symbole. Dans l'écriture pictographique sumérienne, le signe de l'étoile était aussi celui qui représentait An, les "Cieux", les "êtres divins" ou "dieux" (descendant d'An). La quadruple signification de ce symbole resta en usage par-delà les âges où l'écriture pictographique sumérienne se transforma en écriture cunéiforme akkadienne puis en celle, très stylisée, des Babyloniens et des Assyriens.

an-etoile-cieux-dieu.gifDepuis les temps les plus reculés jusqu'à ce que l'écriture cunéiforme disparût — à partir du IVe millénaire av. J.-C. jusqu'approximativement à l'époque du Christ —, ce symbole précédait le nom des dieux pour indiquer que le nom écrit dans le texte n'était pas celui d'un mortel, mais celui d'une divinité d'origine céleste.

La demeure d'Anou ainsi que le siège de sa royauté se trouvait dans les Cieux. C'est là où allaient les autres dieux des Cieux et de la Terre lorsqu'ils avaient besoin d'un conseil personnel ou d'une faveur, là où ils se rencontraient en assemblée afin de résoudre les disputes qui survenaient entre eux ou bien de prendre des décisions majeures. De nombreux textes décrivent le palais d'Anou (dont les portes étaient gardées par un dieu de l'Arbre de Vérité et un dieu de l'Arbre de Vie), son trône, la manière dont les autres dieux l'abordaient et de quelle façon ils prenaient place en sa présence.

Les textes sumériens font aussi allusion aux occasions où il fut permis, non seulement aux autres dieux, mais aussi à certains mortels, de visiter la demeure d'Anu, essentiellement dans le but d'échapper à la mort. Une telle histoire a pour héros Adapa ("modèle de l'homme").

Il était si parfait et si loyal au dieu Ea, son créateur, que celui-ci le conduisit en présence d'Anou. Ea décrivit à Adapa ce à quoi il devait s'attendre.

Adapa, tu vas aller devant Anou, le roi; Tu prendras le chemin qui mène aux Cieux.

Lorsque tu auras atteint les Cieux, et que tu auras approché la porte d'Anou, le "Dispenseur de Vie" et "Celui qui cultive" se tiendront à la porte d'Anou.

Guidé par son créateur, Adapa "aux cieux s'en fut... il s'éleva au ciel et s'approcha de la porte d'Anou..." Mais, lorsqu'on lui offrit la chance de devenir immortel, Adapa refusa de manger le Pain de Vie, pensant qu'Anou en colère lui offrait de la nourri­ture empoisonnée. Il fut renvoyé sur Terre, comme prêtre oint, mais toujours mortel.

La certitude sumérienne que, non seulement les dieux, mais aussi certains élus mortels, pouvaient s'élever vers la Demeure Divine dans les Cieux est reprise dans les récits de l'ascension d'Énoch et du prophète Élie de l'Ancien Testament.

Même si Anou habitait la Demeure Céleste, les textes sumé­riens font allusion à ses séjours sur Terre, soit en des périodes de grande crise, ou pour des visites cérémoniales (ainsi vint-il accompagné de son épouse ANTOU), ou pour faire (au moins une fois) de son arrière-petite-fille, IN.ANNA, sa conjointe sur Terre.

Puisqu'il ne résidait pas d'une manière permanente sur Terre, il n'y avait apparemment aucune raison pour lui accor­der l'exclusivité de sa propre ville ou de son centre de culte; donc la demeure, ou "haute maison", érigée pour lui, était située à Ourouk (l'Érek de la Bible), le domaine de la déesse Inanna. De nos jours encore, on peut voir dans les ruines d'Ourouk un grand monticule de construction humaine; les archéologues y découvrirent des indices de construction et de reconstruction d'un haut temple — le temple d'Anou; ils mirent en évidence au moins dix-huit couches ou phases distinctes indiquant qu'il dut y avoir des raisons de forces majeures qui poussèrent à conser­ver ce temple sur ce site sacré.

Le temple d'Anou était nommé E.ANNA ("maison d'An"). Mais ce nom simple désignait une structure qui, au moins dans certaines de ses phases, était magnifique à voir. Selon les textes sumériens, elle était "E-Anna la sanctifiée, le véritable sanc­tuaire". Les traditions affirmaient que les grands dieux, eux-mêmes "avaient façonné toutes ses parties. Sa corniche était comme le cuivre, son grand mur touchait les nuages — une demeure majestueuse"; "c'était la maison dont le charme était irrésistible, dont l'attrait était sans fin". Et les textes sont très clairs quant à la raison d'être du temple, car ils l'appellent "la Maison qui sert à descendre des Cieux".

Une tablette appartenant aux archives d'Ourouk nous donne des éclaircissements sur la pompe et le protocole qui accompa­gnaient l'arrivée d'Anou et de son épouse pour une "visite d'État". En raison du mauvais état de la tablette, nous ne pouvons lire qu'à partir du milieu du déroulement des cérémo­nies, lorsqu'Anou et Antou se trouvaient déjà assis dans la cour du temple. Les dieux, "exactement dans le même ordre qu'aupa­ravant", formaient alors un défilé devant et derrière le porteur du sceptre. Puis voici ce qu'exigeait le protocole :

Ils descendront alors dans la Cour Exaltée et ils se tourneront vers le Dieu Anou. Le Prêtre de la Purification répandra la libation sur le Sceptre, et le Porteur-du-Sceptre entrera et sera assis. Les divinités Papsoukal, Nouskou et Shala seront assises à leur tour à la cour du dieu Anou.

Entre-temps, les déesses, "la Descendance Divine d'Anou, les Filles Divines d'Ourouk", portaient au E.NIR, "la maison au Lit d'Or de la Déesse Antou", un deuxième objet dont le nom et l'usage ne sont pas clairs. Puis elles revenaient en procession dans la cour, là où était assis Antou. Pendant que le repas était préparé selon un strict rituel, un prêtre spécial enduisait d'un mélange de "bonne huile" et de vin les gonds de la porte du sanctuaire où Anou et Antou devaient plus tard se retirer pour dormir — un geste plein d'égards, semble-t-il, destiné à éliminer le grincement des portes durant le sommeil des deux divinités.

Au "repas du soir", pendant qu'étaient servis différentes boissons et des hors-d'œuvre, un prêtre astronome montait jusqu'au "dernier degré de la tour du temple principal" pour observer les cieux. Il devait observer dans une certaine partie du ciel le lever de la planète appelée Grande Anou du Ciel. Sur ce, il devait réciter les compositions intitulées "A celle qui s'illumine, la planète céleste du Seigneur Anou", et "l'image du Créateur s'est levée".

Une fois la planète en vue et les poèmes récités, Anou et Antou se lavaient les mains avec l'eau d'une cuvette en or, et, à ce moment-là, commençait la première partie du festin. A leur tour, les sept grands dieux se lavaient aussi les mains dans sept larges cuvettes en or, et, cela fait, la seconde partie de la fête commençait.

On pratiquait alors "le rituel du laver de la bouche"; les prêtres récitaient l'hymne "L'Astre d'Anou est le Héros des Cieux".

 Les torches étaient allumées et les dieux, les prêtres, les chanteurs, les porteurs de victuailles, se mettaient en ordre de procession pour accompagner les visiteurs à leur sanctuaire où ils allaient passer la nuit.

Quatre divinités principales étaient tenues de rester dans la cour et de monter la garde jusqu'au lever du jour. D'autres étaient postées à certaines portes. Pendant ce temps-là, le pays entier devait s'illuminer et célébrer la présence des deux divins visiteurs. A partir d'un signal du temple principal, les prêtres de tous les autres temples d'Ourouk devaient "se servir de torches pour allumer des feux de joie"; et, à la vue de ces feux, les prêtres de toutes les autres villes devaient faire de même. Puis :

Les habitants de la Terre devront allumer des feux en leur demeure, et devront offrir des banquets à tous les dieux... Les gardes des villes devront allumer des feux dans les rues et sur les places. Le départ des deux grands dieux était aussi prévu, non seulement au jour, mais à la minute près. Au dix-septième jour, quarante minutes après le lever du soleil, la porte sera ouverte devant les dieux Anou et Antou, mettant fin à leur séjour d'une nuit.

La fin de cette tablette étant cassée, un autre texte décrit, en toute probabilité, leur départ, le repas du matin, les incanta­tions, les poignées des mains ("serrement des mains") des autres dieux. Les grands dieux étaient conduits jusqu'au point de départ sur des litières ressemblant à des trônes portés sur les épaules des fonctionnaires du temple. La représentation assy­rienne d'une procession de divinités (datant cependant d'une époque plus récente) nous donne une assez bonne idée de la façon dont Anou et Antou étaient portés pendant leur proces­sion à Ourouk.

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 Quand la procession passait par les "rues des dieux", on récitait des incantations spéciales; au moment où elle s'approchait du "quai saint" et lorsqu'elle atteignait la "digue du bateau d'Anou", on chantait d'autres psaumes et d'autres hymnes. Alors, on échangeait des au-revoir, et on récitait et on chantait encore d'autres incantations "en levant les mains en l'air".

A ce moment-là, tous les prêtres et tous les fonctionnnaires des temples qui portaient les dieux offraient, le grand prêtre à leur tête, une "prière d'adieu" particulière. "Grand Anou, que le Ciel et la Terre te bénissent", entonnaient-ils sept fois. Ils priaient pour la bénédiction des sept dieux célestes et invo­quaient les dieux qui étaient au Ciel et les dieux qui étaient sur Terre. Pour conclure, ils faisaient ainsi leur adieu à Anou et Antou :

Puissent les Dieux de la Profondeur, et les Dieux de la Demeure Divine, te bénir ! Puissent-ils te bénir chaque jour, chaque jour de chaque mois de chaque année !

Parmi les milliers et les milliers de représentations d'anciens dieux qui ont été exhumées, aucune ne semble représenter Anou. Cependant, il nous observe de chaque statue, de chaque portrait de chaque roi qui fut, depuis l'Antiquité à nos jours. Car Anou n'était pas seulement le grand roi, roi des dieux, il était aussi celui par la grâce duquel les autres pouvaient être couron­nés rois. Selon la tradition sumérienne, le droit de gouverner découlait d'Anou, et le terme même pour royauté était Anoutou ("Anou-té"). Les insignes d'Anou étaient la tiare (la coiffe divine), le sceptre (symbole du pouvoir) et le bâton (symbole de la direction donnée par le berger).

A présent, le bâton de berger est plus souvent entre les mains des évêques qu'entre celles des rois. Mais la couronne et le sceptre sont toujours entre les mains des rois que l'humanité a bien voulu laisser sur leur trône.

La deuxième puissante divinité du panthéon sumérien était EN.LIL. Son nom signifiait "Seigneur de l'Espace Aérien", le prototype et le père des dieux des Tempêtes qui dirigèrent les panthéons de l'ancien monde.

Il était le fils aîné d'Anou, né en la demeure céleste de son père. Mais, à un moment donné des premiers temps, il descen­dit sur Terre et fut ainsi le dieu principal du Ciel et de la Terre. Quand les dieux se rencontraient en assemblée dans la Demeure Céleste, Enlil présidait ces réunions aux côtés de son père. Quand les dieux se rencontraient en assemblée sur Terre, ils le faisaient à la cour d'Enlil dans l'enceinte de Nippour, ville dédiée à Enlil et siège de son temple principal, E.KUR ("maison qui est telle une montagne").

Non seulement les Sumériens, mais aussi les dieux de Sumer considéraient Enlil comme un être suprême. Ils l'appelaient le "Souverain de toutes les Terres", et précisaient qu'"au Ciel, il est le Prince, sur Terre, il est le Chef". Sa parole (son ordre) tout là-haut faisait vibrer les Cieux, et ici-bas trembler la Terre :

Enlil, Dont le commandement porte loin; Dont la "parole" est grande et sainte; Dont les déclarations sont immuables; Qui décrète les destins dans un lointain avenir...

Les Dieux de la Terre volontairement se prosternent devant lui; Les Dieux Célestes qui sont sur Terre font acte d'humilité devant lui; Ils se tiennent fidèlement à ses côtés, selon les instructions.

Selon les croyances sumériennes, Enlil arriva sur Terre bien avant qu'elle ne fût colonisée et que ne s'y développe une civilisation. Un "hymne à Enlil, le Bienfaiteur de Tout" relate maints aspects de la société et de la civilisation qui n'auraient pas existé sans les instructions d'Enlil qu'on "exécute, partout, ses ordres".

Nulle ville ne serait construite, nulle colonie fondée; Nulle étable ne serait construite, nul parc à mouton dressé; Nul roi ne serait élevé, nul grand prêtre né.

Les textes sumériens déclarent également qu'Enlil arriva sur Terre avant que ne fût créé le "Peuple à la Tête Noire", le surnom sumérien pour désigner l'humanité. Durant ces époques pré-humaines, Enlil établit Nippour pour en faire son centre, ou "poste de commande", auquel le Ciel et la Terre étaient liés par un certain "lien". Selon les textes sumériens, il se nommait DUR.AN.KI (lien Ciel-Terre) et les mêmes textes décrivaient en termes poétiques les premiers agissements d'En­lil sur Terre.

Enlil, Quand tu délimitas des colonies divines sur Terre, Tu fis ériger Nippour, comme ta propre ville. La Ville de la Terre, la majestueuse, Ton lieu pur dont l'eau est douce. Tu créas le Dur-An-Ki Au centre des quatre coins du monde.

En ces temps primordiaux où les dieux habitaient Nippour et où l'homme n'avait pas encore été créé, Enlil rencontra la déesse qui devait devenir sa femme. Selon une version, Enlil vit sa future femme alors qu'elle se baignait — nue — dans la rivière de Nippour. Ce fut le coup de foudre, mais il n'eut pas nécessairement le mariage en tête.

Le berger Enlil, celui qui dicte les destinées, Celui-au-Regard-Vif la vit. Le seigneur lui parle d'union; elle refuse. Enlil lui parle d'union; elle refuse :

« Mon vagin est trop petit [dit-elle], Toute copulation lui est inconnue; Mes lèvres sont trop petites, les baisers leurs sont inconnus. »

Mais Enlil ne se laissa pas décourager. Il fit part à son chambellan Noushkou de son désir brûlant pour "la jeune fille" qui s'appelait SOUD ("l'infirmière") et qui habitait chez sa mère à E.RESCH ("maison parfumée"). Noushkou suggéra une virée en bateau et en procura un. Enlil invita Soud. Une fois à bord, il la viola.

Le récit ancien rapporte que, bien qu'Enlil fût chef des dieux, ceux-ci furent si courroucés qu'ils l'attrapèrent et l'envoyèrent en exil dans le Monde d'En-Bas. "Enlil l'immoral !" l'accusaient-ils. "Sors de cette ville !" Cette version précise que Soud, attendant un enfant d'Enlil, le suivit et qu'il l'épousa. Dans un autre texte, Enlil, repenti, chercha la jeune fille et envoya son chambellan demander sa main à sa mère. D'une façon ou d'une autre, Soud devint bel et bien la femme d'Enlil et il lui conféra le titre de NIN.LIL ("Femme de l'Espace Aérien").

Mais Enlil et les dieux qui le bannirent étaient loin de savoir que ce n'était pas Enlil qui avait séduit Ninlil, mais le contraire. La vérité est que Ninlil se baignait nue dans la rivière sur l'ordre de sa mère, qui espérait qu'Enlil, qui avait coutume de venir s'y promener, la remarquerait et désirerait "t'enlacer et t'embras­ser incontinent".

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En dépit de la manière dont ils s'éprirent l'un de l'autre, Ninlil obtint la plus haute estime une fois qu'Enlil lui donna le "vêtement qui faisait une dame". A une exception près, qui, à notre avis, était liée à la notion de succession dynastique, on ne connaît à Enlil aucun autre écart de conduite. Une tablette votive trouvée à Nippour montre Enlil et Ninlil se faisant servir mets et boissons dans leur temple. Cette tablette fut commandée par Our-Enlil, le "Domestique d'Enlil".

Outre sa position de chef des dieux, Enlil était aussi Seigneur Suprême de Sumer (appelé quelquefois tout simplement "Le Pays") et de son "Peuple-à-Tête-Noire". Un psaume sumérien parle de ce dieu en des termes vénérables :

 Seigneur qui connais le destin du pays, digne de confiance dans son ordre; Enlil qui connais le destin de Sumer, digne de confiance dans son ordre;

Père Enlil  Seigneur de tous les pays; Père Enlil, Seigneur du Juste Commandement; Père Enlil, Berger des Têtes-Noires... De la Montagne du Levant, à la Montagne du Couchant, Il n'y a nul autre Seigneur sur la Terre; tu es seul Roi.

Les Sumériens vénéraient Enlil à la fois par peur et par gratitude. C'était lui qui assurait que les décrets prononcés par l'assemblée des dieux contre l'humanité seraient exécutés. Son propre "souffle" déclenchait les tempêtes qui éliminaient les villes qui l'avaient offensé.

C'est lui qui, à l'époque du déluge, chercha à détruire l'humanité. Mais, quand il était en paix avec elle, il fut un dieu affable et prodigue de ses faveurs; selon le texte sumérien, l'humanité doit à Enlil la science de l'agriculture ainsi que la charrue et la pioche.

Enlil choisissait aussi les rois qui devaient régner sur l'humanité, non comme souverains, mais comme serviteurs du dieu chargé de l'administration des lois divines de justice. En conséquence de quoi, les rois sumériens, akkadiens et babyloniens, commençaient leurs inscriptions d'auto-adoration en décrivant comment Enlil les avait appelés à régner. Ces "appels" (prononcés par Enlil en son nom propre ainsi qu'au nom de son père) accordaient la légitimité au souverain et déterminaient ses fonctions, Même Hammourabi, qui revendiquait comme dieu national de Babylone un dieu nommé Mardouk, déclarait dans la préface de son code de lois : "Anou et Enlil m'ont nommé pour assurer le bien-être du peuple... pour faire respecter la justice dans le pays".

Dieu du Ciel et de la Terre, premier-né d'Anou, Pourvoyeur de Royaumes, Chef de l'Exécutif de l'assemblée des dieux, Père des dieux et des hommes, Octroyeur de l'Agriculture, Seigneur de l'Espace Aérien, Voici quelques-uns des attributs d'Enlil qui dénotent sa grandeur et ses pouvoirs. "Ses ordres portaient loin", ses "déclarations étaient immuables", il "décrétait les destinées". Il possédait le "lien ciel-terre", et, de sa "redoutable ville de Nippour", il pouvait "faire apparaître les rayons qui sondent le cœur de toutes les terres" — "des yeux qui peuvent scruter toutes les terres".

Néanmoins, il était tout aussi humain qu'un jeune homme séduit par une beauté nue, assujetti à des lois morales — dictées par la communauté des dieux — dont toute transgression était punie par l'exil, et il n'était même pas à l'abri des complaintes des mortels.

On connaît au moins un cas où un roi sumérien se plaignit directement à l'assemblée des dieux qu'une série de malheurs, qui s'étaient abattus sur Our et ses habitants, avait pour origine le fait maudit qu'Enlil avait bel et bien "conféré la royauté à un homme sans valeur... qui n'était pas de souche sumérienne".

Au fur et à mesure de ce récit, nous verrons qu'Enlil joua le rôle principal dans les affaires humaines et divines de ce monde, et comment plusieurs de ses fils se sont battus tout autant entre eux que contre d'autres dieux à propos de la succession divine, des conflits qui, incontestablement, susci­tèrent plus tard les récits des batailles des dieux.

Le troisième grand dieu de Sumer, un autre fils d'Anou, portait deux noms, E.A et EN.KI. Il était aussi, comme son frère Enlil, dieu du Ciel et de la Terre, divinité originaire des Cieux, descendue sur Terre.

Les textes sumériens situent son arrivée sur Terre aux temps où les eaux du golfe Persique remontaient bien plus loin que de nos jours dans les terres, transformant la partie sud du pays en marécages. Ea (littéralement "maison-eau") étant un maître ingénieur traça et supervisa la construction des canaux, endi­gua les fleuves, et fit drainer les marécages. Il adorait faire de la voile sur les canaux et plus particulièrement dans les marais. Les eaux, ainsi le révèle son nom, étaient sans aucun doute son domaine préféré. Il fit construire sa "grande maison" dans la ville qu'il avait fondée au bord des marais, une ville nommée avec raison HA.A.KI ("lieu des poissons d'eau"); elle était aussi connue sous le nom d'E.RI.DOU ("maison des lointains voyages").

Ea était le "Seigneur des Eaux Salées", mers et océans. Les textes sumériens mentionnent à plusieurs reprises une époque très lointaine où les trois grands dieux divisèrent entre eux les royaumes. "Les mers, ils les donnèrent à Enki, le prince de la Terre", attribuant ainsi à Enki "la direction de l'Apsou" (la "Profondeur"). Seigneur des Mers, Ea construisit des bateaux qui naviguèrent jusqu'aux terres lointaines, et particulièrement aux sites où l'on trouvait les métaux et les pierres semi-précieuses qui furent ramenées à Sumer.

Ea est dépeint sur les plus anciens sceaux-rouleaux sumériens, entouré de filets d'eau, contenant parfois des poissons. Les sceaux, comme ceux que l'on peut voir ici, associent Ea à la Lune (représentée par son croissant), association qui vient sans doute du fait que la Lune provoque les marées. C'est incontestablement par une telle analogie astrale que l'on donna à Ea l'épithète NIN.IGI.KOU ("Seigneur à l'Œil Brillant").

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 Selon les textes sumériens, dont une très remarquable auto­biographie d'Ea par lui-même, il naquit dans les cieux et descendit sur Terre avant qu'il n'y eût la moindre colonisation ou civilisation. "Lorsque j'approchai du sol, il était en majorité inondé", affirma-t-il. Il décrit la série de mesures qu'il prit pour rendre les terres habitables. Il remplit le fleuve Tigre avec "une nouvelle eau"; il désigna un dieu pour diriger la construction des canaux et les travaux pour rendre navigables le Tigre et l'Euphrate; puis il draina les terres, introduisit les poissons dans les marais qui devinrent lieu d'élection d'oiseaux de toutes sortes et centre de culture des roseaux utilisés comme matériel de construction.

Tournant le dos à la mer et aux rivières pour porter son attention à la terre ferme, Ea prétendit que ce fût lui qui "dirigeât le joug et la charrue..., creusât les sillons divins..., construisît les étables, dressât les enclos à mouton". Ce texte d'autosatisfaction (intitulé par les érudits "Enki et l'Ordre du Monde") met à son crédit l'apport sur Terre de l'art de fabriquer les briques, la construction des demeures et des villes, la métal­lurgie, etc.

Présenté comme le plus grand bienfaiteur de l'humanité, le dieu qui créa la civilisation, il est aussi décrit par beaucoup de textes comme étant le protagoniste principal de l'humanité au conseil des dieux. Des textes sumériens et akkadiens, à partir desquels les faits bibliques ont dû être extraits, décrivent Ea comme étant le dieu qui — défiant la décision de l'assemblée des dieux — permit à un disciple de confiance (le "Noé" méso­potamien) d'échapper au désastre.

En effet, les textes akkadiens et sumériens, qui — comme l'Ancien Testament — adhèrent à la croyance qu'un dieu ou des dieux créèrent l'homme par un acte conscient et voulu, attri­buent à Ea le rôle central; scientifique principal des dieux, il élabora une méthode et un procédé par lesquels l'homme devait être créé. Avec une telle affinité pour la "création", c'est-à-dire l'avènement de l'homme, il n'est pas étonnant qu'il fût celui qui guidât Adapa — "l'homme modèle" créé par la "sagesse" d'Ea — à la demeure céleste d'Anou, et ce malgré la détermination des dieux à refuser à l'humanité la "vie éternelle".

Ea soutenait-t-il l'homme parce qu'il prit part à sa création ou avait-il d'autres motifs ? Lorsque nous examinons les documents, nous nous apercevons invariablement que le défi d'Ea — aussi bien dans les affaires mortelles que divines — visait principalement à contrecarrer les décisions et les projets d'Enlil.

Les documents décrivent à de nombreuses reprises la jalousie brûlante d'Ea envers son frère Enlil. En effet, l'autre nom (et peut-être le premier) d'Ea était EN.KI ("Seigneur de la Terre"), et les textes qui se rapportent à la division du monde entre les trois dieux insinuent que ce fut peut-être à cause d'un tirage au sort qu'Ea fut obligé de céder son pouvoir sur Terre à son frère Enlil.

Les dieux avaient joint leurs mains ensemble, Avaient tiré au sort et partagé.

Anou s'éleva alors vers les Cieux; A Enlil revint la Terre, Les mers, fermées par une boucle, Ils les avaient données à Enki, le Prince de la Terre.

Aussi amer qu'Ea/Enki pût être, à la suite de ce tirage au sort, il semble avoir nourri un ressentiment plus profond. Dans son autobiographie, les raisons en sont données par Enki lui-même: Enki prétendait être le premier-né, ce qui faisait de lui, et non d'Enlil, l'héritier légitime d'Anou :

« Mon père, le roi de l'Univers, me fit naître dans l'univers... Je suis la graine féconde, engendrée par le Grand Taureau Sauvage; Je suis le fils premier-né d'Anou, Je suis le Grand Frère des dieux... Je suis celui qui fut né premier fils divin d'Anou ».

Puisque les Codes de lois régissant les hommes de l'ancien Proche-Orient furent transmis par les dieux, sans nul doute les lois gouvernant la société et les familles étaient des copies de celles qui s'appliquaient aux dieux. Les archives des registres de familles et des actes des tribunaux trouvées dans les sites tels que Mari et Nouzi confirment que les coutumes et les lois de la Bible sous lesquelles vivaient les patriarches hébreux étaient les mêmes que celles qui gouvernaient les rois et les nobles de l'ancien Proche-Orient. Les problèmes de succession auxquels furent confrontés les patriarches sont donc très instructifs.

Abraham, privé d'enfants en raison de l'apparente stérilité de sa femme Sarah, eut un fils premier-né avec sa servante. Cependant, ce fils (Ismaël) fut rayé de la succession patriarcale dès que Sarah donna un fils à Abraham, Isaac.

Rébecca, la femme d'Isaac, porta des jumeaux. Le premier-né était Ésaü — un rouquin, chevelu, un peu rustre. Venu au monde agrippé à la cheville d'Esaü, suivit Jacob, enfant plus raffiné, que Rébecca chérissait. Lorsqu'Isaac, vieillissant et à moitié aveugle, fut sur le point de proclamer son testament, Rébecca rusa pour que, sur Jacob, se portât la bénédiction, signe de la succession due à Ésaü.

Les problèmes de la succession de Jacob découlèrent du fait que, s'il dut servir Laban pendant vingt ans pour obtenir la main de Rachel, il fut aussi contraint d'épouser préalablement sa sœur Leah, qui porta son premier fils (Reuben). Il eut d'autres fils et une fille avec elle ainsi qu'avec ses deux concubines. Cependant, lorsque Rachel mit au monde son premier fils (Joseph), Jacob le préféra à ses frères.

Ces coutumes et ces lois de succession permettent facilement de comprendre les revendications conflictuelles d'Enlil et d'Ea/Enki. Enlil, fils d'Anou et de sa conjointe officielle Antou, était, selon les archives, légalement le premier-né. Mais le douloureux cri d'Enki: "Je suis la graine féconde... Je suis le fils premier-né d'Anou" devait être une vérité connue de tous. Était-il donc le fils d'Anou par une autre déesse qui, peut-être, n'était seule­ment qu'une concubine ? Le récit d'Isaac et d'Ismaël, ou bien l'histoire des jumeaux Ésaü et Jacob, eurent peut-être un pré­cédent dans la demeure des Cieux.

S'il semble qu'Enki ait accepté les prérogatives de succession d'Enlil, certains érudits trouvent suffisamment d'évidences ten­dant à prouver l'existence d'un continuel conflit de pouvoir entre les deux dieux. Samuel N. Kramer a intitulé un des anciens textes "Enki et son complexe d'infériorité". Comme nous le verrons par la suite, plusieurs récits de la Bible — Ève et le serpent dans le jardin d'Éden, ou le récit du déluge — révèlent à plusieurs reprises, dans leur version originale sumérienne, l'attitude de défi d'Enki vis-à-vis des édits de son frère.

Il semblerait que, à un moment donné, Enki décidât qu'il n'y avait plus lieu de continuer à se battre pour le Trône Divin; alors il s'efforça de porter son fils — plutôt que le fils d'Enlil — à la tête de la troisième génération. Pour arriver à ses fins, au début tout au moins, il sollicita l'aide de sa sœur NIN.HOUR.SAG ("dame de la tête de la Montagne").

Elle aussi était fille d'Anou, mais évidemment pas d'Antou, donc il existait une autre règle de succession. Pendant long­temps, les érudits se sont demandé pourquoi Abraham et Isaac se vantaient d'avoir comme femme leur sœur — une revendication surprenante, vu la prohibition biblique des relations sexuelles entre frère et sœur. Mais la lecture des documents légaux, mis au jour à Mari et Nouzi, révèle qu'un homme pouvait épouser sa demi-sœur. De plus, lorsque l'on prenait en compte tous les enfants de toutes les femmes, un fils né d'une demi-sœur — ayant cinquante pour cent en plus de "semence pure" que celui d'une femme non apparentée — devenait héritier légitime, qu'il fût ou non le fils premier-né. Soit dit en passant, là se trouve l'origine de la coutume (à Mari et Nouzi) de l'adoption de la femme préférée telle une "sœur", cela afin d'assurer que son fils fût héritier légitime incontesté.

C'était d'une telle demi-sœur, Ninhoursag, qu'Enki désirait obtenir un fils. Elle aussi "venait des cieux", étant descendue sur Terre aux temps les plus reculés.

Plusieurs textes mentionnent que, lorsque les dieux divisèrent les domaines de la Terre entre eux, il lui échut la Terre de Dilmun — "un lieu pur ... une terre pure... un lieu des plus lumineux." Un texte intitulé par les érudits "Enki et Ninhoursag — un mythe du paradis" traite du voyage d'Enki à Dilmun à des fins conjugales. Le texte souligne à maintes reprises que Ninhoursag "était seule", sans attaches, une célibataire. Quoique, plus tard, elle fût décrite comme une vieille matrone, elle dut être très séduisante dans sa jeunesse, car les textes nous précisent sans pudeur, que, lorsqu’Enki s'approcha d'elle et l'aperçut, elle "fit que son pénis arrosât les digues".

Ayant donné des instructions afin qu'on les laissât seuls, Enki "laissa couler sa semence dans le ventre de Ninhoursag. Elle prit la semence en son ventre, la semence d'Enki"; et ensuite, "après les neuf mois de maternité... elle accoucha sur les rives des eaux". Mais ce fut une fille.

N'ayant pas réussi à obtenir un héritier mâle, Enki fit alors l'amour à sa propre fille. "Il la serra dans ses bras, il l'embrassa; Enki versa alors sa semence dans son ventre." Mais, elle aussi, lui donna une fille. Enki s'en fut alors auprès de sa petite-fille et la féconda; mais, une fois de plus, l'enfant fut une fille. Ninhoursag, déterminée à mettre un terme à ces tentatives, lui jeta un mauvais sort si bien que, en mangeant certaines plantes, Enki fut atteint d'un mal mortel. Cependant, les autres dieux obligèrent Ninhoursag à lever le mauvais sort.

Pendant ces événements qui eurent beaucoup d'influence sur les affaires divines, d'autres histoires concernant Enki et Nin­hoursag eurent une grande importance sur les affaires hu­maines. En effet, d'après les textes sumériens, l'homme fut créé par Ninhoursag selon des procédés et des formules mis au point par Enki. Elle était l'infirmière-chef, responsable des installations médicales et, dans ce rôle, la déesse portait le nom de NIN.TI ("dame-vie").

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 Certains savants voient en Adapa (l'"homme-modèle" d'Enki), l'Adama ou l'Adam de la Bible. La double signification du TI sumérien aussi donne lieu à des parallèles bibliques. Sachant que ti peut signifier à la fois "vie" et "côte", le nom de Ninti peut vouloir dire "dame de la vie" et "dame de la côte". L'Ève de la Bible — dont le nom signifie "vie" — fut créée à partir de la côte d'Adam, donc Ève est aussi, d'une certaine manière, une "dame de la vie" ou bien une "dame de la côte".

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Parce qu'elle donna vie aux dieux et aux hommes, Nin­hoursag portait le titre de déesse mère. Elle était surnommée "Mammu" — d'où vient notre "maman" — et son symbole était le "tranchet", — l'outil dont se servaient les sages-femmes de l'Antiquité pour couper le cordon ombilical.

Enlil, frère et rival d'Enki, eut le bonheur d'avoir un "juste héritier" par sa sœur Ninhoursag. Le plus jeune des dieux sur Terre nés dans les cieux s'appelait NIN.OUR.TA ("Seigneur qui achève la fondation"). Il était "le fils héroïque d'Enlil qui s'avançait armé de son filet et de rayons de lumière" pour défendre son père; "le fils vengeur... qui projetait des coups de foudre".

 

 Son épouse BA.OU était, elle aussi, infirmière et médecin. On l'appelait "Dame qui fait renaître les morts".

Les anciens portraits de Ninourta le représentent brandissant une arme unique — sans nul doute celle dotée du pouvoir de tirer des "coups de foudre". Les textes anciens saluaient en lui le puissant chasseur, le dieu combattant renommé pour ses talents martiaux. Cependant, il livra son plus grand et plus héroïque combat, non pas pour son père, mais pour lui-même. Ce fut une bataille de grande envergure, face à un dieu nommé ZOU (sage), dont l'enjeu n'était ni plus ni moins que la souveraineté sur les dieux de la Terre, car Zou s'était illégalement emparé des insignes et objets détenus par Enlil en tant que chef des dieux.

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 Les tablettes des textes qui décrivent ces événements sont en partie brisées et l'histoire ne peut se lire qu'à partir du moment où Zou arrive à E.KOUR, le temple d'Enlil. Apparemment, il est bien connu et possède un rang certain car Enlil le reçoit en lui "confiant la garde de l'entrée de son sanctuaire". Mais le "diabolique Zou" devait, malgré cette confiance, trahir Enlil, car c'était "la prise de la souveraineté d'Enlil", la prise des pouvoirs divins, qu'"il ourdissait secrètement".

Pour ce faire, Zou devait se rendre maître de certains objets dont la magique "Table des Destinées". L'astucieux Zou profita du moment où Enlil se déshabilla et alla dans sa piscine pour sa baignade quotidienne en laissant tous ses pouvoirs sans surveillance.

A l'entrée du sanctuaire, qu'il avait observé, Zou attend le lever du jour.

Alors qu'Enlil prenait son bain d'eau pure — sa couronne enlevée et déposée sur le trône — Zou se saisit de la Table des Destinées, ravit la Souveraineté d'Enlil.

Alors que Zou s'enfuyait dans son MOU (traduit par "nom", mais désignant une machine volante) vers une cachette lointaine, les conséquences de son acte audacieux commencèrent à apparaître.

Les Divines Formules étaient suspendues; Le calme se fit partout; le silence fut roi... L'éclat du Sanctuaire était éteint.

"Père Enlil resta sans voix." "En apprenant l'un après l'autre la nouvelle, les dieux de la Terre se réunirent." L'affaire était si grave qu'on alla informer Anou dans sa demeure céleste. Il examina la situation et conclut que, afin de récupérer les "formules", Zou devait être appréhendé. S'adressant "aux dieux, ses enfants", Anou demanda : « Lequel des dieux frappera-t-il Zou ? Son nom sera le plus grand de tous ! »

On convoqua plusieurs dieux réputés pour leur vaillance. Mais tous firent remarquer que, puisqu'il s'était approprié la Table des Destinées, Zou possédait les mêmes pouvoirs qu'En­lil, si bien que "celui qui s'oppose à lui est comme d'argile". C'est alors qu'Ea eut une idée de génie : pourquoi ne pas faire appel à Ninourta pour relever ce combat sans espoir ?

L'assemblée des dieux présents ne pouvait pas être dupe de l'ingénieuse manigance d'Ea. En clair, les chances pour son propre fils de succéder au trône ne faisaient que s'accroître si Zou était vaincu. De même, si Ninourta venait à être tué, il pourrait en tirer un bénéfice personnel. Au grand étonnement des dieux, Ninhoursag (NIN.MAH dans le texte : "Grande Dame") donna son accord. S'adressant à son fils, elle lui expliqua que Zou avait dérobé la puissance d'Enlil, non seulement à Enlil, mais aussi à lui-même, Ninourta. "J'ai enfanté dans la douleur", cria-t-elle et "c'est moi qui ai assuré, pour mon frère et Anou la continuité du royaume du Ciel". Afin que sa douleur n'ait pas été vaine, elle ordonna à Ninourta d'aller combattre et de gagner :

Lance ton offensive... Capture le fugitif Zou... Laisse ta redoutable offensive se déchaîner contre lui... Tranche-lui la gorge ! Sois vainqueur de Zou !... Dirige tes sept Vents néfastes à son encontre... Fais que le tourbillon tout entier s'attaque à lui... Laisse ton Rayonnement s'acharner sur lui... Laisse tes Vents pousser ses Ailes vers un lieu secret... Fais que la souveraineté revienne à Ekour; Fais que les Formules Divines reviennent au père qui te fit.

Les différentes versions de l'épopée de la bataille qui s'ensui­vit sont à donner le frisson. Ninourta décocha "des flèches" sur Zou, mais les flèches ne pouvaient pas atteindre le corps de Zou... tant qu'il tenait en main la "Table des Destinées des dieux." Les "armes" lancées "s'arrêtaient en plein vol". La bataille ne menant nulle part, Ea conseilla à Ninourta d'ajouter à ses armes un til-lum et de l'envoyer dans les "pignons" ou petites roues dentées des "ailes" de Zou. Ninourta tira le til-lum dans les pignons de Zou. Ainsi touché, les pignons commen­cèrent à se désagréger et les "ailes" de Zou tombèrent en tourbillonnant. Zou était vaincu et la Table de la Destinée fut rendue à Enlil.

Qui était Zou ? Un "oiseau mythologique", comme l'affirment certains érudits ?

De toute évidence, il pouvait voler. Tel celui qui, aujourd'hui, prend un avion, ou l'astronaute à bord d'un engin spatial. Ninourta, lui aussi, pouvait voler avec autant — sinon plus — d'adresse que Zou. Cependant, lui n'était pas considéré comme un volatile, quelle qu'en fût l'espèce, ainsi en témoignent ses nombreuses représentations, seul ou accompagné de sa femme BA.OU. (Également appelée GOU.LA). Au contraire, il volait à l'aide d'un "oiseau" remarquable gardé dans son enceinte sa­crée (le GIR.SOU) dans la ville de Lagash.

Zou ne pouvait être en aucun cas un "oiseau". Apparemment, il disposait d'un "oiseau" dans lequel il pouvait s'envoler et rejoindre son lieu secret. Ce fut à l'intérieur de tels "oiseaux" que se déroula la bataille céleste entre les deux dieux. Et il n'y a aucun doute quant à la nature de l'arme qui finit par avoir raison de "l'oiseau" de Zou.

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Appelé TIL en sumérien et Til-lum en assyrien, il s'écrivait picturalement comme suit et il devait signifier alors ce que til signifie aujourd'hui en hébreu "missile".

 Zou était alors un dieu, un de ceux qui avaient quelques raisons de vouloir usurper le pouvoir d'Enlil. Un dieu que Ninourta, successeur légitime, avait toutes les raisons de combattre.

Est-il possible qu'il s'agisse de MAR.DOUK ("fils du pur monticule"), le premier-né d'Enki par sa femme DAM.KI.NA, impatient de s'approprier par la ruse ce qui, selon la règle, ne lui était pas dû ?

Nous avons des raisons de croire qu'Enki, n'ayant pas réussi à avoir un fils avec sa sœur pour ainsi se donner un successeur légal au trône d'Enlil, se reposait sur son fils Mardouk. En effet, aux temps où l'ancien Proche-Orient traversa de grands bouleversements sociaux et militaires, au début du IIe siècle av. J.-C., Mardouk fut, à Babylone, élevé au rang de dieu national de Sumer et d'Akkad.

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Mardouk fut proclamé roi des dieux en remplacement d'Enlil, et les autres dieux durent prêter serment et venir résider à Babylone où leurs actions pouvaient être facilement surveillées.

Cette usurpation du pouvoir d'Enlil (longtemps après l'in­cident avec Zou) fut accompagnée d'une vaste entreprise de falsification des textes anciens par les Babyloniens. Les textes les plus importants furent réécrits et modifiés pour faire apparaître Mardouk tel le Seigneur des Cieux, le Créateur, le Bienfaiteur, le Héros, à la place d'Anou, d'Enlil ou même de Ninourta. Un des textes ainsi modifié est le conte de "Zou", et, selon cette version, c'est Mardouk et non pas Ninourta qui s'opposa à Zou. Dans cette version, Mardouk se vantait : "Mashasti moh il Zu" (J'ai écrasé le crâne du dieu Zou). Par conséquent, Zou ne peut pas être confondu avec Mardouk.

En plus, il est tout aussi peu vraisemblable qu'Enki, "Dieu des Sciences", ait enseigné à Ninourta comment choisir et utiliser les armes décisives dans le combat contre son propre fils Mardouk.

 Enki, à en juger autant par sa conduite que par son expresse exhortation à Ninourta de "trancher la gorge de Zou", s'attendait à tirer un bénéfice personnel de cette bataille, quel qu'en fût le vainqueur. La seule conclusion logique est que Zou était aussi, d'une certaine manière, postulant légal au trône d'Enlil.

En conséquence, il en découle un seul dieu possible : Nanna, le premier-né d'Enlil par sa femme officielle Ninlil, car, si Ninourta était éliminé, Nanna se trouvait sans obstacle en ligne directe de succession.

Nanna (diminutif de NAN.NAR, "l'être brillant") nous est parvenu au travers des temps lointains sous son nom akkadien (ou sémitique) mieux connu de Sin.

En tant que premier-né d'Enlil, il fut nommé souverain de Our ("La ville"), la ville-État la plus connue de Sumer. Là, son temple s'appelait E.GISH.NOU.GAL ("maison de la semence du trône"). A partir de cette demeure, Nanna et sa conjointe NIN.GAL ("grande dame") dirigeaient les affaires de la ville et de ses habitants avec beaucoup de bienveillance. Les habitants d'Our se vouaient à leurs chefs divins en leur portant un grand amour et en les désignant par "Père Nanna" ou d'autres surnoms affectueux.

Les habitants d'Our attribuaient leur prospérité à Nanna. Shulgi, roi d'Our (par la grâce de Dieu) à la fin du IIIe millénaire av. J.-C., décrivait la "maison" de Nanna comme "une grande demeure d'abondance", un "lieu débordant d'offrandes de pain", où les moutons se reproduisaient et les bœufs étaient abattus, un endroit rempli d'une douce musique où roulaient le tambour et le tambourin.

Sous l'administration de son dieu-protecteur, Nanna, Our devint le grenier de Sumer, le fournisseur de grains, de moutons et de bétail aux autres temples. La "Complainte sur la destruction d'Our" nous renseigne, en image négative, sur Our avant sa perte.

Dans les greniers de Nanna, il n'y avait pas de grains. Les repas du soir des dieux furent supprimés; Dans leurs grandes salles à manger, c'en était fini du vin et du miel... Dans le grand four du temple, on ne prépare plus le bœuf et le mouton; On n'entend plus un bruit dans le grand palais des fers de Nanna; cette maison où l'on criait les commandes pour les bœufs — son silence est accablant... Le mortier et le pilon à moudre gisent sans vie... Les bateaux à offrandes ne transportaient plus d'offrandes... N'apportaient plus à Enlil du pain en offrande à Nippour. Le fleuve d'Our est vide, nulle barque ne le trouble... Nul pied ne foule ses berges; de longues herbes y poussent.

Une autre complainte, déplorant "les enclos à moutons livrés au vent", les étables abandonnées, les bergers et les meneurs de bêtes qui étaient partis, est très inhabituelle : ce texte ne fut pas écrit pas le peuple d'Our, mais par le dieu Nanna et son épouse Ningal eux-mêmes. Ces lamentations, ainsi que d'autres concer­nant la chute d'Our, dévoilent le caractère traumatisant d'un étrange événement. Les textes sumériens nous apprennent que Nanna et Ningal quittèrent la ville avant sa chute complète. Ce fut un départ précipité, décrit d'une émouvante façon.

Nanna, qui aimait sa ville, partit de cette ville. Sin qui aimait Our, n'était plus dans sa maison. Ningal... fuyant sa ville à travers le territoire ennemi, revêtit en hâte un habit, quitta sa Maison.

Dans les complaintes, la chute d'Our et l'exil de ses dieux sont décrits comme résultant d'une décision délibérée d'Anou et d'Enlil. C'est à eux que Nanna fit appel pour annuler la sanction.

Puisse Anou, le roi des dieux, prononcer : « C'en est assez » Puisse Enlil, le roi des terres, décréter une destinée favorable ! S'adressant directement à Enlil, "Sin apporta son cœur douloureux à son père; il fit une révérence à Enlil, le père qui l'enfanta", et le supplia :

Mon père qui me fis naître, Jusqu'à quand considérerez-vous mon expiation avec hostilité ? Jusqu'à quand ?... Sur le coeur opprimé que vous faites vaciller comme une flamme — S'il te plaît, jette sur moi un regard bienveillant.

Les complaintes ne font, nulle part, apparaître la cause de la colère d'Anou et d'Enlil. Mais, si Nanna était Zou, la punition aurait été justifiée par son crime d'usurpation.

Certes, il aurait pu être Zou, puisque Zou possédait un certain type de machine volante — "l'oiseau" — dans lequel il s'échappa et à partir duquel il combattit Ninourta. Les psaumes Sumériens nous parlent avec adoration de son "Navire des Cieux".

Père Nannar, Seigneur d'Our... Dont la gloire se trouve dans le Bateau sacré des Cieux... Seigneur, fils premier-né d'Enlil. Quand, dans le Navire des Cieux tu t'élèves, Tu es glorieux. Enlil a paré ta main d'un sceptre éternel. Quand tu t'élèves au-dessus d'Our, dans le Navire Sacré.

Si Sin était Zou, nous pouvons comprendre pourquoi le seigneur Zou (Sin) fut, malgré la suggestion d'Ea, non pas exécuté, mais seulement exilé. A la fois, les textes sumériens aussi bien que les résultats archéologiques semblent indiquer que Sin et sa femme s'enfuirent jusqu'à Harrân, la ville hourrite protégée par plusieurs fleuves et un terrain montagneux. Il est intéressant de constater que, lorsque les membres du clan d'Abraham, guidés par son père Torah, quittèrent Our pour se diriger vers la Terre Promise, ils partirent pour Harrân où ils restèrent pendant plusieurs années.

Bien que Our fût, de tout temps, une ville dédiée à Nanna Sin, Harrân dut aussi avoir été sa résidence pendant très longtemps, car tout y était fait pour ressembler à Our — ses temples, ses bâtiments, ses rues — presque au moindre détail. André Parrot ("Abraham et son Temps") conclut à propos de ces similitudes en disant que: "Tout porte à croire que le culte d'Harrân n'était rien d'autre qu'une réplique exacte de celui d'Our."

Lorsque, à Harrân, le temple de Sin — construit et reconstruit pendant des millénaires — fut mis au jour à la suite des fouilles qui durèrent plus de cinquante ans, deux stèles furent exhumées. Ces piliers de pierre commémoratifs sont porteurs d'un document unique dicté par Adadgouppi, la haute prêtresse de Sin, qui nous dit comment elle priait et se préparait pour le retour de Sin, car, à un moment d'un passé inconnu :

Sin, le roi de tous les dieux, se fâcha contre sa ville et son temple, et monta aux Cieux.

Le fait que Sin, écœuré ou bien désespérant, tout simplement "plia bagage" et "monta aux Cieux" est confirmé par d'autres inscriptions. Celles-ci nous font aussi savoir que le roi assyrien Assourbanipal reprit à certains ennemis "un sceau cylindrique sacré fait du plus précieux jaspe" et "qu'il l'améliora en y faisant dessiner une image de Sin". Mieux encore, sur la pierre sacrée il fit inscrire "un panégyrique de Sin et l'accrocha autour du cou de l'image de Sin". Ce sceau de pierre de Sin devait être une relique des temps très anciens car, plus loin, il est mentionné que "c'est celui dont la surface fut endommagée aux jours d'antan, pendant la destruction infligée par l'ennemi".

On suppose que cette haute prêtresse, née au temps du règne d'Assourbanipal, était elle-même de sang royal. Dans ses invocations à Sin, elle proposait un "marché" réaliste : la restauration de ses pouvoirs sur ses adversaires s'il aidait son fils Nabounaid à devenir souverain de Sumer et d'Akkad. Les documents historiques confirment qu'en l'année 555 av. J.-C., Nabounaid, à l'époque commandant des armées babyloniennes, fut nommé au trône par ses officiers. Il avait été assisté directe­ment par Sin. Les inscriptions de Nabounaid nous font savoir que Sin, "au premier jour de son apparition, se servant de l'arme d'Anou", fut capable de "toucher avec un rayon de lumière" les cieux et d'écraser l'ennemi, en bas, sur Terre.

Nabounaid tint la promesse que sa mère fit au dieu. Il fit reconstruire le temple de Sin, E.HOUL.HOUL ("maison de grande joie") et le déclara dieu suprême.

Ce fut alors que Sin fut à même de saisir entre ses mains "le pouvoir de la fonction d'Anou, d'exercer tous les pouvoirs de la fonction d'Enlil, de s'approprier le pouvoir de la fonction d'Ea — détenant ainsi en main tous les pouvoirs célestes". Alors, vainqueur de l'usurpateur Mardouk, ayant même pris les pouvoirs d'Ea, père de Mardouk, Sin revêtit le titre de "Croissant Céleste" et établit sa réputation en tant que dieu de la Lune.

Comment Sin, que l'on disait si dégoûté qu'il était retourné vers les Cieux, aurait-il pu accomplir de tels exploits ici-bas, sur Terre?

Nabounaid, confirmant que Sin avait, en effet, "oublié sa décision prise sous le joug de la colère... et avait décidé de revenir au temple d'Ehoulhoul", conclut à un miracle. Un miracle "qui n'avait pas eu lieu sur Terre depuis les jours d'antan" s'était produit : une divinité "était descendue des Cieux".

Voici le grand miracle de Sin, Qui n'est pas arrivé sur Terre Depuis les très anciens temps; Que le peuple de la Terre N'avait ni vu, ni n'avait écrit Sur des tablettes d'argiles, à préserver pour toujours :

Voici que Sin, Seigneur de tous les dieux et déesses, Demeurant aux Cieux, Est descendu des Cieux.

Malheureusement, aucun détail ne nous est fourni sur l'en­droit et la manière par laquelle Sin revint sur Terre. Mais nous savons que, dans les champs autour d'Harrân, Jacob, en route pour Canaan afin de trouver une femme dans le "vieux pays", vit "une échelle posée sur Terre dont l'extrémité arrivait aux Cieux sur laquelle montaient et descendaient des anges du Seigneur".

A l'époque même où Nabounaid rétablit les pouvoirs et les temples de Nanna/Sin, il restaura aussi les temples et le culte des deux enfants jumeaux de Sin, IN.ANNA ("la dame d'Anou") et OUTOU ("celui qui rayonne").

Ils étaient tous deux enfants de Sin et de son épouse officielle, Ningal, donc, par naissance, membres de la divine dynastie. Techniquement parlant, Inanna était née la première, mais son frère jumeau Outou était le fils premier-né, et, par conséquent, l'héritier dynastique légal. A la différence de la rivalité qui exista dans des circonstances semblables entre Ésaü et Jacob, les deux enfants divins grandirent très proches l'un de l'autre. Ils partagèrent leurs expériences et leurs aventures, ils s'entraidèrent, et, lorsque Inanna eut à choisir un mari entre deux dieux, c'est à son frère qu'elle demanda conseil.

Inanna et Outou naquirent dans les temps immémoriaux où seuls les dieux habitaient la Terre. Sippar, la ville domaniale d'Outou, est citée comme étant une des premières villes établies par les dieux en Sumer. Par une inscription, Nabounaid décla­ra, lorsqu'il entreprit de reconstruire à Sippar le temple d'Ou­tou, E.BABBARA ("maison brillante") :

Je recherchais son ancienne fondation-plate-forme, et je descendis dix-huit coudées dans la terre. Outou, le grand Seigneur d'Ebabbara... Me montra lui-même la fondation-plate-forme, de Naram-Din, fils de Sargon, que, pendant 3.200 ans, Nul roi me précédant n’avait vue.

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Lorsque la civilisation se fut épanouie à Sumer, et que l'homme rejoignit les dieux dans la Région-entre-les-Rivières, Outou fut principalement associé à la loi et la justice. Plusieurs des premiers Codes des temps les plus reculés, mis à part le fait qu'ils invoquaient Anou et Enlil, fondaient leur acceptation et adhésion sur le fait qu'ils étaient promulgués "conformément à la vraie parole d'Outou". Le roi babylonien Hammourabi grava son Code de lois sur une stèle en haut de laquelle il est montré recevant les lois des propres mains du dieu.

Des tablettes exhumées à Sippar témoignent de sa grande réputation dans l'Antiquité comme ayant des lois justes et bonnes. Certains textes décrivent Outou lui-même assis et jugeant indifféremment dieux et hommes. Sippar était, en fait, le siège de la "Cour suprême" de Sumer.

 La justice prônée par Outou nous fait penser au Sermon sur la Montagne rapporté dans le Nouveau Testament. Une "tablette de sagesse" recommande à qui veut plaire à Outou de se conduire comme suit : A ton adversaire, ne fais aucun tort; Récompense celui qui te maltraite avec le bien.

Sur ton ennemi, laisse la justice se faire... Ne laisse pas ton cœur faire le mal... A celui qui fait l'aumône, donne de quoi manger, donne du vin à boire... Sois prévenant; fais le bien.

Parce qu'il garantissait la justice et empêchait toute oppression — et peut-être aussi pour des raisons que nous découvrirons plus tard —, Outou était le protecteur des voyageurs. Cependant, les épithètes les plus courants et les plus tenaces le caractérisant concernaient son éclat. Depuis les temps les plus reculés, il fut nommé Babbar (celui qui brille). Il était "Outou, qui répand une grande lumière", celui qui "illumine les Cieux et la Terre".

Dans son inscription, Hammourabi le désignait par son nom akkadien, Shamash, qui, dans les langues sémitiques, signifie "soleil". C'est pourquoi les savants en conclurent qu'Outou/Shamash était le dieu-soleil de la Mésopotamie. Bien qu'ayant le soleil comme pendant céleste, nous allons bientôt montrer qu'il faut donner un autre sens aux descriptions de ce dieu qui "répandait une vive lumière" quand il accomplissait certaines tâches très particulières qui lui étaient assignées par son grand-père Enlil.

De même que les Codes de lois et les registres des tribunaux sont des témoignages humains de la véritable présence d'une divinité appelée Outou Shamash parmi les anciens peuples de la Mésopotamie, il existe de très nombreuses inscriptions, textes, incantations, oracles, prières et descriptions attestant de la présence physique et de l'existence de la déesse Inanna dont le nom akkadien est Ishtar. Un roi mésopotamien du XIIIe siècle av. J.-C. déclara qu'il avait reconstruit le temple d'Inanna à Sippar, cité de son frère, sur des fondations qui, à son époque, dataient déjà de huit cents ans. Mais à Ourouk, ville d'Inanna, les récits remontent aux temps les plus anciens.

Connue des Romains sous le nom de Vénus, des Grecs sous le nom d'Aphrodite, des Cananéens et des Hébreux sous le nom d'Astarté, des Assyriens, des Babyloniens, des Hittites et des autres peuples anciens sous le nom d'Ishtar ou Eshdar, des Akkadiens et des Sumériens sous le nom de Inanna ou Innin ou Ninni, et par d'autres sous de nombreux surnoms et épithètes, elle fut de tout temps la déesse de la Guerre et la déesse de l'Amour, une femme belle et tenace qui, quoique seulement arrière-petite-fille d'Anou, se fit elle-même une place de choix parmi les grands dieux des Cieux et de la Terre.

Elle n'était qu'une jeune déesse lorsque lui fut attribué, selon les textes, un domaine sur une terre éloignée à l'est de Sumer, la Terre d'Aratta. C'est là que "la grande Inanna, reine de toute la Terre" avait sa "demeure". Mais Inanna nourrissait de plus grandes ambitions. Dans la cité d'Ourouk se dressait le grand temple d'Anou, occupé seulement lors de ses quelques visites officielles sur Terre; Inanna briguait ce siège de pouvoir.

Les listes des rois sumériens donnent comme premier souverain non divin d'Ourouk Meshkiaggasher, fils du dieu Outou né d'une mère humaine. Il est suivi de son fils Enmerkar, un grand roi sumérien. Inanna était l'arrière-grand-tante d'Enmerkar, et elle n'eut aucun mal à le persuader qu'elle devait être la déesse d'Ourouk plutôt que celle du lointain pays d'Aratta.

Un texte long et fascinant intitulé "Enmerkar et le Seigneur d'Aratta" décrit comment Enmerkar envoya ses émissaires à Aratta, armés de tous les arguments possibles pour mener une "guerre psychologique" destinée à contraindre ce pays à se soumettre parce que "le seigneur Enmerkar qui est le serviteur d'Inanna l'a faite reine de la Maison d'Anou". La fin de l'épopée, qui n'est pas claire, suggère qu'elle fut heureuse : tout en déménageant à Ourouk, Inanna n'"abandonna pas pour autant sa maison d'Aratta". Il n'est pas improbable qu'elle devînt une "déesse itinérante" car, dans d'autres textes, Inanna/Ishtar est réputée être une voyageuse exceptionnelle.

Elle n'aurait pas pu prendre possession du temple d'Anou à Ourouk sans qu'il le sache et y consentît, et les textes nous indiquent clairement comment elle obtint son accord. Bientôt, Inanna fut connue sous le surnom d'"Anounitoum": "la bien-aimée d'Anou". On l'appelait "la maîtresse sainte d'Anou", ce qui explique qu'Inanna, outre le temple d'Anou, partageait également son lit chaque fois qu'il venait à Ourouk ou, comme il est écrit, chaque fois qu'elle montait à sa Demeure Céleste.

Devenue déesse d'Ourouk et maîtresse du temple d'Anou, Ishtar continua de ruser pour renforcer la position d'Ourouk et ses propres pouvoirs. Plus bas sur l'Euphrate se trouvait l'ancienne ville d'Éridou, le centre d'Enki. Ayant bien sûr connaissance du grand savoir de ce dieu dans tous les arts et toutes les sciences de la civilisation, Inanna résolut de demander, d'emprunter ou de voler ses secrets. Inanna, avec l'intention manifeste d'user de ses "charmes personnels" sur Enki (son grand-oncle), s'arrangea pour lui rendre visite alors qu'il était seul, ce qu'Enki ne manqua pas de remarquer puisqu'il commanda à son maître de maison un dîner pour deux.

Viens, mon maître de maison Isimoud, écoute mes instructions; je vais te dire un mot, écoute bien mes paroles : La jeune femme a fait la route, seule, jusqu'à l'Abzou...

Fais entrer la jeune femme dans l'Abzou d'Éridou, Donne-lui à manger des gâteaux d'orge avec du beurre, Verse-lui l'eau froide qui rafraîchit le cœur, Donne-lui de la bière à boire...

Ivre et heureux, Enki était prêt à tout faire pour Inanna. Avec audace, elle demanda les formules divines sur lesquelles se fonde toute grande civilisation. Enki lui en confia une centaine dont celles concernant la seigneurie suprême, la royauté, les fonctions des prêtres, les armes, les procédures légales, l'état de scribe, le travail du bois, et même la connaissance des instruments de musique et de la prostitution sacrée. Quand Enki se réveilla et comprit ce qu'il avait fait, Inanna était, depuis longtemps déjà, en route pour Ourouk. Enki lança ses "terribles armes" à sa poursuite, mais en vain, car, dans son "Navire du Ciel", Inanna avait regagné Ourouk à grande vitesse.

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Ishtar fut fréquemment représentée telle une déesse nue, faisant admirer sa beauté, parfois même soulevant ses jupes pour dévoiler le bas de son corps.

Gilgamesh, souverain d'Ourouk aux alentours de 2.900 av. J.-C., être semi-divin né d'un père humain et d'une déesse, raconta comment Inanna le séduisit, alors que déjà officielle­ment mariée. S'étant lavé après la bataille et "ayant revêtu une cape à franges tenue par une ceinture" :

Glorieuse Ishtar leva les yeux sur sa beauté.

« Viens, Gilgamesh, sois mon amant ! Viens, accorde-moi ton fruit. Tu seras mon homme, je serai ta femme. »

Mais Gilgamesh savait à quoi s'en tenir. "Lequel de tes amants as-tu à jamais aimé ?" demanda-t-il. "Lequel de tes bergers a su à jamais te plaire ?" Citant la longue liste de ses aventures amoureuses, il refusa.

 Graduellement, elle accéda à des rangs de plus en plus élevés du panthéon. Motivée par sa responsabilité grandissante des affaires d'État, Inanna/Ishtar commença à manifester de plus en plus de talents pour les arts guerriers et elle fut souvent représentée en déesse de la Guerre, armée jusqu'aux dents.

Les inscriptions laissées par les rois assyriens décrivent leur entrée en guerre sur son ordre, comment elle leur conseillait directement à quel moment rester sur leur positions, à quelle occasion attaquer, comment elle marchait parfois à la tête des armées et comment, une fois au moins, elle apparut en théophanie devant toutes les troupes.

 

En échange de leur loyauté, elle promit aux rois assyriens longs vie et succès. "D'une Chambre Dorée dans les Cieux, je garderai un œil sur toi", assura-t-elle à chacun d'eux.

Devint-elle guerrière aigrie parce que, elle aussi, passa par des temps difficiles avec l'ascension de Mardouk à la suprématie. Dans l'une de ses inscriptions, Nabounaid dit: "Inanna d'Ourouk, la princesse dignifiée qui demeurait dans une enceinte d'or, qui conduisait un char tiré par sept lions, les habitants d'Ourouk changèrent son culte pendant le règne du roi Erba Mardouk, lui retirèrent son cella et désarmèrent son équipage."

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Inanna, poursuit Nabounaid, "furieuse, avait donc quitté l'E.Anna pour demeurer par la suite dans un endroit peu digne d'elle" (qu'il ne nomme pas).

Cherchant peut-être à concilier l'amour et le pouvoir, Inanna, la très courtisée, choisit pour mari DOU.MOU.ZI, un jeune fils d'Enki. De nombreux textes anciens traitent de leurs amours et de leurs querelles. Certains sont des chansons d'amour de grande beauté et d'une sexualité florissante. D'autres racontent comment Ishtar, de retour de l'un de ses voyages, trouva Doumouzi fêtant son absence. Elle le fit capturer et disparaître dans le Monde d'En-Bas, un domaine dirigé par sa soeur E.RESH.KI.GAL et son époux NER.GAL. Quelques-uns des textes sumériens et akkadiens les plus célèbres racontent les aventures d'Ishtar partie dans le Monde d'En-Bas à la recherche du bien-aimé qu'elle avait banni.

 Des six fils connus d'Enki, trois sont présents dans les contes sumériens : le premier-né Mardouk qui finit par usurper la suprématie; Nergal qui devint souverain du Monde d'En-Bas et Doumouzi qui épousa Inanna/Ishtar.

Enlil, lui aussi, avait trois fils qui jouèrent des rôles clés dans les affaires humaines et divines : Ninourta, né du couple Enlil, et sa sœur Ninhoursag, était le successeur légal. Nanna Sin, premier-né d'Enlil et de sa femme officielle Ninlil, et un plus jeune fils par Ninlil appelé Ish.KUR ("montagneux", "terre de montagnes lointaines") qu'on appelait le plus souvent Adad (le bien-aimé).

Frère de Sin et oncle d'Outou et d'Inanna, il semble qu'Adad préférait vivre chez eux plutôt que dans sa propre maison. Les textes sumériens présentent les quatre toujours ensemble. Les cérémonies liées à la visite d'Anou à Ourouk parlaient aussi du groupe des quatre. Dans un texte qui décrit l'entrée de la cour d'Anou, il est précisé que l'on accédait à la salle du trône par "la porte de Sin, Shamash, Adad, et Ishtar".

Un autre texte, publié par V.K. Shileiko (Académie soviétique de l'Histoire des sociétés matérielles), raconte en termes poétiques comment les quatre se retiraient pour passer la nuit ensemble.

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Adad et Ishtar semblent avoir été les plus proches et ils sont même représentés l'un à côté de l'autre, par exemple sur ce relief montrant un souverain assyrien béni par Adad (qui tient la bague et l'éclair) et par Ishtar avec son arc (la troisième divinité est trop mutilée pour être identifiable).

Cette "affinité", connaissant l'histoire amoureuse d'Ishtar, pouvait-elle n'être que platonique ? Il est intéressant de lire dans le Cantique des Cantiques de la Bible que la jeune fille espiègle appelle son amant dod, un mot qui veut dire à la fois "amant" et oncle". Alors, Ishkour s'appelait-il Adad — un dérivé du sumérien DA.DA — parce qu'à la fois oncle et amant ?

 

Mais Ishkour n'était pas un simple play-boy. Il était un dieu puissant, doté par son père Enlil des pouvoirs et prérogatives d'un dieu du Tonnerre. Il fut vénéré en tant que Teshoub par les Hurriens et les Hittites, Teshoubou ("le souffleur de vent") par les Urartiens, Ramanou ("le tonitruant") par les Amorites, Ragimou ("lanceur de grêlons") par les Cananéens, Buriash ("le faiseur de lumière") par les Indo-européens et Meir ("celui qui éclaire" les cieux) par les Sémites.

Il semble que la rivalité originelle entre Enki et Enlil ait été perpétuée et intensi­fiée par leurs fils. On assista alors à une version divine de "Caïn et Abel" où un frère se retourne contre son propre frère. Certaines de ces batailles furent livrées contre une divinité que l'on a identifiée comme étant Kour, mais, selon toute vraisem­blance, il s'agissait de Ishkour Adad. Cela pourrait bien ex­pliquer pourquoi Enlil jugea préférable d'acorder à son plus jeune fils un domaine éloigné : afin de le tenir à l'écart des dangereuses batailles pour la succession.

La position dans la lignée dynastique des fils d'Anou, d'Enlil, d'Enki et de leurs descendants apparaît clairement grâce à un procédé sumérien unique : l'allocation à certains dieux de rangs numériques. La découverte de ce système met en évidence qui était les membres du grand cercle des dieux du Ciel et de la Terre lorsque la civilisation sumérienne prit son essor. Nous verrons que ce panthéon suprême était composé de douze divinités.

 La découverte que les noms des dieux Sin, Shamash et Ishtar étaient parfois, dans les textes, remplacés respectivement par les numéros 30, 20 et 15, fut le premier indice qu'un système numéral cryptographique s'appliquait aux grands dieux. 60, l'unité la plus élevée du système sexagésimal sumérien, revenait à Anou; Enlil "était" 50; Enki, 40; et Adad, 10. Le nombre 10 et ses six multiples à l'intérieur du nombre 60 étant ainsi attribués aux divinités masculines, il semble plausible que les nombres se terminant par 5 aient été attribués aux divinités féminines. De là, découle le tableau cryptographique suivant :

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 Nous ne serons pas étonnés d'apprendre que le nombre 50 fut attribué à Ninourta comme à son père. En d'autres termes, son rang dynastique s'exprimait par un message cryptographique : si Enlil part, toi, Ninourta, prendras sa place; mais jusque-là, tu ne fais pas partie des douze car le rang "50" est occupé.

On ne sera pas plus étonné d'apprendre que, lorsque Mardouk usurpa le pouvoir d'Enlil, il tint à ce que les dieux lui confèrent "les cinquante noms" pour bien faire comprendre que le rang "50" était devenu sien.

Il y avait bien d'autres dieux à Sumer, enfants, petits-enfants, nièces et neveux des grands dieux; il y avait aussi plusieurs centaines de dieux-factotums appelés Anounnaki, auxquels on assignait, si l'on peut dire, des "corvées d'ordre général". Mais douze seulement composaient le grand cercle. Pour plus de clarté, ils sont présentés sur le tableau ci-contre avec leurs relations familiales, et surtout leur ordre de succession dynastique.

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Date de dernière mise à jour : 21/07/2012